À l’approche de la sortie de son nouvel album Chasing My Reflections, E. Lundquist a eu la gentillesse de répondre à nos questions.
1. Comment est né Chasing My Reflections ? Y a-t-il eu un événement, une rencontre ou une idée particulière à l’origine de sa création ?
Chasing My Reflections est né d’un mélange de différents événements, de rencontres et d’idées qui ont progressivement fini par se rejoindre. Après la sortie de Art Between Minds, nous avons commencé à discuter de la possibilité de réaliser un album collaboratif. Au départ, l’idée était de travailler avec un seul MC sur un projet complet. Nous avons échangé avec plusieurs artistes formidables, mais cette direction n’a finalement pas abouti.
À cette période, j’ai commencé à envoyer des instrumentaux à Aloe Blacc, avec qui nous avons entrepris de travailler sur de la musique. Il a été le premier chanteur avec lequel j’ai collaboré dans le cadre de ce qui allait devenir cet album, et ces sessions ont contribué à en définir l’orientation. Notre projet n’a jamais véritablement vu le jour, même si l’un des morceaux était initialement destiné à figurer sur le disque. Cette expérience a fait germer une idée : pourquoi ne pas réunir plusieurs chanteurs et musiciens pour créer un album alternant morceaux chantés et instrumentaux ? C’est à partir de là que Chasing My Reflections a commencé à prendre forme.
2. L’album explore des thèmes comme l’identité, la résilience et la transformation. Dans quelle mesure votre parcours personnel a-t-il influencé les compositions et façonné la direction artistique de ce disque ?
Mon parcours personnel a considérablement influencé cet album. On y retrouve un mélange de sonorités qui reflètent qui je suis, d’où je viens et la manière dont j’ai évolué musicalement. Une grande partie de cette identité vient de la soul des années 70 que ma mère écoutait lorsque je grandissais, mais aussi de la culture du sampling et de cette passion pour la recherche de vinyles qui a profondément façonné ma manière de faire de la musique. On retrouve également le côté plus exploratoire et expansif de mon travail instrumental. Je voulais que cet album donne l’impression d’être à la fois ancien et moderne, avec une sensibilité hip-hop qui traverse certains morceaux. Tout cela est parfaitement intentionnel.
J’ai également traversé beaucoup d’épreuves, et ces expériences se retrouvent naturellement dans ma musique. La réalisation de ce disque m’a permis de digérer certains événements et de prendre du recul sur ce qui a contribué à me construire. Le fait de devenir père a aussi renforcé ce lien avec mon passé. Je retrouve des fragments de moi-même et de ma famille dans mes enfants, ce qui m’amène à réfléchir à ce que nous transmettons et à la manière dont nous construisons notre identité. En ce sens, cet album est comme une empreinte de la période de ma vie que je traverse, rendue possible grâce à tous les chanteurs et musiciens qui y ont participé.
3. Votre musique associe une production minutieuse à un groove très naturel. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la précision du travail en studio et la spontanéité qui donne vie à vos morceaux ?
Pour moi, cet équilibre repose en grande partie sur le fait de m’imposer certaines limites. Je travaille entièrement sur ordinateur, mais j’essaie de sortir des sentiers battus dans ma manière d’aborder la musique. Je cherche à ne pas trop dépendre des VST, du MIDI ou de toutes les possibilités offertes par mon logiciel de production. Mon Fender Rhodes constitue véritablement le centre de mon processus créatif : c’est souvent là que les morceaux commencent et c’est vers lui que je reviens au fil de leur évolution.
Je construis généralement mes compositions autour de quelques éléments essentiels : la basse, la batterie, le Rhodes ou le piano, et les synthétiseurs. Je veux que l’ensemble donne l’impression d’un groupe qui joue ensemble, même lorsque j’enregistre moi-même toutes les parties. J’essaie de jouer les morceaux dans leur intégralité, en limitant autant que possible les reprises et les enregistrements répétés, afin de préserver le mouvement naturel de l’interprétation. Travailler avec d’autres musiciens ouvre encore davantage de possibilités. Ils apportent leur propre sensibilité et leurs idées, ce qui permet aux morceaux de respirer.
Avec les années, j’ai compris qu’être intentionnel dans le choix des sons et dans les arrangements m’apportait la structure nécessaire, tandis que laisser de la liberté aux interprétations permettait à la musique de rester vivante. La précision se trouve dans ces choix, mais le groove vient du fait de laisser les musiciens jouer.
4. Après deux albums instrumentaux, vous avez choisi d’intégrer des chanteurs invités sur Chasing My Reflections. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer cette nouvelle dimension musicale, et comment cette évolution a-t-elle modifié votre manière de composer ?
Même s’il s’agit du premier album d’E. Lundquist à accueillir des chanteurs, la collaboration avec des voix a toujours occupé une place importante dans mon parcours musical. Mes deux précédents disques étaient en réalité mes premiers albums entièrement instrumentaux. Avant cela, je faisais partie de Balance and the Traveling Sounds, un groupe de sept musiciens qui réunissait différentes influences et sensibilités musicales. Cette expérience a véritablement constitué le socle de mon apprentissage de l’écriture de chansons. Après la séparation du groupe, j’ai lancé Captain Supernova, également connu sous le nom de C.SN, qui faisait lui aussi intervenir de nombreux chanteurs. Toutes ces expériences ont contribué à façonner mon approche de ce nouvel album. D’une certaine manière, j’ai donc eu le sentiment de revenir à quelque chose de familier.
L’approche change forcément lorsqu’on passe de compositions instrumentales à des chansons construites autour de paroles et d’une voix. J’ai dû parfois alléger certains éléments et laisser davantage d’espace au chanteur pour qu’il puisse s’exprimer. Dans la musique instrumentale, les instruments portent à eux seuls toute la conversation. Ici, je devais réfléchir à la manière dont ils pouvaient accompagner la voix, laisser respirer les paroles, tout en conservant ma propre identité sonore et ma personnalité musicale.
5. Comment se déroule généralement une collaboration avec un artiste invité ? Partez-vous d’une composition déjà aboutie ou préférez-vous construire le morceau ensemble, en laissant à chacun la possibilité d’apporter sa propre interprétation ?
Pour la plupart des morceaux, l’instrumental et la structure étaient déjà en place avant que je fasse appel au chanteur. À partir de cette base, chacun était libre de développer ses propres mélodies, ses paroles et son interprétation de la musique. Je voulais leur offrir un cadre suffisamment défini, tout en leur laissant l’espace nécessaire pour exprimer leur personnalité et faire émerger leurs idées.
Si certains éléments de l’arrangement ou de la structure devaient être modifiés pour mieux accompagner la voix, nous travaillions ensemble sur ces ajustements. Mais dans l’ensemble, les morceaux sont restés assez proches de leur forme originale. Une grande partie de la collaboration consistait simplement à découvrir ce qui touchait chaque chanteur dans la musique et la direction qu’il souhaitait lui donner.
6. Kendra Morris apporte une personnalité singulière au morceau « Wishing ». Comment cette collaboration s’est-elle concrétisée et qu’a apporté son interprétation à votre vision initiale du titre ?
Kendra faisait partie des premières chanteuses avec lesquelles je souhaitais absolument travailler sur cet album. Je suis un immense admirateur de son travail et je pensais que sa voix et sa manière de chanter correspondraient parfaitement à cette atmosphère de soul psychédélique, avec une petite touche rock. Un ami du label nous a aidés à entrer en contact. Je l’ai rencontrée lors d’un concert et j’ai commencé à lui parler de cette envie de collaborer. Je ne savais pas vraiment si cela allait se concrétiser, mais j’ai commencé à lui envoyer des morceaux et elle a finalement choisi « Wishing ». C’était d’ailleurs déjà le titre de l’instrumental avant même qu’elle n’écrive les paroles.
Nous avons organisé quelques échanges sur Zoom au cours desquels je lui ai expliqué ce que représentait Chasing My Reflections pour moi et ce que je souhaitais exprimer à travers ce disque. Elle s’est imprégnée de ces idées pour ensuite les interpréter à sa manière, donnant naissance à cette magnifique chanson pleine d’espoir. Lorsque je l’écoute, j’ai l’impression que quelqu’un s’adresse à celui que j’étais plus jeune, en l’encourageant à se relever, à avancer et à devenir la personne qu’il est destiné à être. Mais le morceau parle aussi de celui que je suis aujourd’hui. Kendra a réussi à apporter au titre un message qui relie ces deux périodes de ma vie.
7. Vous revisitez « Morning Sunrise » de Weldon Irvine, un morceau qui possède déjà une identité musicale très forte. Qu’est-ce qui vous a donné envie de reprendre cette chanson et comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre hommage à l’original et expression de votre propre sensibilité artistique ?
J’ai découvert « Morning Sunrise » grâce au sample utilisé dans « Dear Summer » de Jay-Z. Ce morceau est donc directement lié à mon amour du hip-hop, de la soul et de cette passion pour la recherche des disques qui se cachent derrière les samples. Découvrir un morceau à travers un sample, puis remonter jusqu’à son enregistrement original, a joué un rôle essentiel dans mon éducation musicale. Weldon Irvine était un musicien et un artiste extraordinaire, et je suis fier de pouvoir reprendre ce titre.
Mon interprétation s’inspire de deux versions de « Morning Sunrise », dont j’ai repris certains éléments que j’aimais particulièrement, tout en plaçant davantage le Rhodes et les synthétiseurs au premier plan. Je voulais préserver l’émotion qui m’avait attiré vers ce morceau, tout en laissant mon propre jeu et mon travail de production façonner l’arrangement. Il s’agissait de rendre hommage à cette connexion avec l’original, tout en l’intégrant à ma propre histoire musicale. Cette reprise apporte également une belle lumière à l’album. J’aime particulièrement les voix qui lui donnent ce caractère positif et lumineux.
8. Avec la sortie de Chasing My Reflections, un nouveau chapitre s’ouvre dans votre parcours musical. Avez-vous déjà de nouvelles idées créatives en tête ou préférez-vous laisser cet album trouver son public avant de vous tourner vers la suite ?
Pour le moment, je me concentre sur la manière de faire vivre Chasing My Reflections sur scène. C’est ce qui représente la prochaine étape à mes yeux : réunir ces morceaux avec des musiciens et un public, et découvrir comment ils peuvent évoluer dans ce contexte.
J’ai également envie de continuer à écrire et à collaborer avec d’autres artistes. J’aimerais beaucoup réaliser un album entier avec un seul chanteur et explorer tout ce que nous pourrions construire ensemble. Je reste ouvert aux rencontres et aux possibilités qu’elles pourront faire naître, mais pour l’instant, j’ai encore beaucoup de choses à explorer avec ce disque.



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