©Anneke D’Hollander
À l’approche de la sortie de son nouvel album, The Way You Talk Reminds Me Of Home, le groupe BLUAI nous a fait le plaisir de répondre à nos questions. L’occasion d’échanger sur la genèse de ce disque, son processus de création et les histoires personnelles qui nourrissent ses chansons.
1. Comment est née l’idée de The Way You Talk Reminds Me Of Home ?
C’est une collection de chansons née de conversations avec des membres de la famille, des amis, des partenaires et des personnes qui réapparaissent dans nos vies après des années d’absence. Ces échanges ont servi de point de départ à des morceaux qui abordent l’enfance, l’amour, le deuil, les responsabilités et les incertitudes liées à l’approche de la trentaine. Plutôt qu’un album traditionnel sur le passage à l’âge adulte, The Way You Talk Reminds Me Of Home parle de cette période où l’on essaie de comprendre les choses alors même qu’on est déjà en train de les vivre.
Pour revenir à l’origine du projet, nous n’avions pas défini de thèmes ou d’histoires à explorer dès le départ. Tout s’est développé naturellement, au fil du quotidien et des conversations avec les personnes qui comptent pour Cath. L’ensemble a finalement donné naissance à une collection de chansons qui relie de nombreuses personnes ayant marqué la vie de quelqu’un qui approche de la trentaine.
2. Le titre de l’album est particulièrement évocateur. Que signifie-t-il pour vous ?
C’est une phrase tirée de la chanson Sober. Ces paroles sont nées d’une conversation avec un vieil ami dont l’accent rappelle toujours à Cath sa ville natale. Elle n’y vit plus, alors chaque fois qu’elle entend quelqu’un parler avec cet accent, qu’il s’agisse d’un inconnu ou d’un ami, cela lui rappelle son chez-soi.
Beaucoup de petites choses peuvent nous ramener à la maison : une odeur, une saveur, une sonorité particulière. Ce titre résume parfaitement ce sentiment que l’on éprouve en grandissant, lorsque quelque chose venu du passé surgit soudainement et nous y replonge complètement.
3. Écrivez-vous généralement les paroles ou les mélodies en premier ?
Les chansons sont toujours composées à la guitare. Parfois, tout commence par une belle progression d’accords et une mélodie chantée dans une sorte de charabia, qui finit par se transformer en paroles tirées du journal intime de Cath.
Il arrive aussi que Cath ait déjà écrit beaucoup de textes en voyage, dans le train ou sur la route. Elle reprend alors quelques lignes et cherche à construire quelque chose à la guitare pour les accompagner.
Beaucoup d’idées viennent de ce travail d’écriture personnelle, qui consiste à noter ce qui s’est passé et les émotions que ces événements ont suscitées.
4. Comment se déroule le processus créatif au sein de BLUAI ? Chacun apporte-t-il ses idées ou travaillez-vous collectivement dès le début ?
En général, Cath commence par écrire les chansons, en travaillant sur les accords et les paroles. Ensuite, nous jouons ensemble et construisons progressivement l’atmosphère du morceau. Chacun trouve sa partie.
Pendant le processus d’écriture, notre ami Willem joue un peu le rôle d’un quatrième membre du groupe. Il intervient à la guitare et nous aide à réfléchir aux arrangements. Il a produit notre premier disque, donc nous sommes très à l’aise avec lui lorsque nous travaillons sur de nouvelles compositions.
5. Y a-t-il eu un morceau qui a donné le ton de l’album ?
Je pense que Alive s’est imposée assez tôt dans le processus de composition. Nous étions au bord de la mer, dans un petit cottage, en train de jouer ensemble autour de plusieurs idées. Lorsque nous avons interprété ce morceau pour la première fois en groupe, tout a immédiatement fonctionné. Il n’y avait pas besoin d’en faire trop ni d’ajouter une multitude d’effets.
6. Quel morceau a été le plus difficile à terminer ?
Il n’y a eu qu’un seul morceau sur lequel nous avons vraiment rencontré des difficultés en studio : When I’m Old Enough. Au départ, la chanson se limitait à une voix et une guitare acoustique. Nous cherchions un rythme de batterie, mais rien ne fonctionnait vraiment.
Puis Juyane, un musicien de session qui nous accompagnait, a pris une guitare classique à cordes en nylon. Son jeu de guitare, avec un strumming plus agressif, a complètement changé l’atmosphère du morceau. Caitlin a ensuite ajouté du violoncelle, tandis que Mo a imaginé un rythme dans l’esprit de Feist.
Nous avons finalement conservé un arrangement épuré et choisi ce titre pour ouvrir l’album.
7. Comment s’est faite votre collaboration avec Isabel Gracefield ?
Il nous a fallu un certain temps pour trouver la bonne personne avec qui travailler. Nous avions plusieurs excellentes possibilités et nous avons même réalisé un essai avec une autre productrice, qui s’est d’ailleurs très bien passé. Pourtant, quelque chose ne nous semblait pas tout à fait juste. À la dernière minute, nous avons donc décidé de poursuivre nos recherches.
C’est alors que Mo a découvert par hasard le nom d’Isabel sur l’un de ses albums préférés, Self Titled de Kae Tempest. Elle cherchait à retrouver l’ingénieure du disque, qui était Isabel, et a découvert qu’elle était également productrice.
Nous avons immédiatement organisé un appel vidéo et le courant est tout de suite passé. Après cet échange un peu décalé, puis une visite d’Izzy à Anvers, nous avons commencé à discuter de la manière dont nous souhaitions enregistrer l’album. Elle a parfaitement compris notre intention, et la suite appartient à l’histoire.
8. Y a-t-il eu des moments d’improvisation qui ont finalement été conservés sur le disque ?
Dans l’ensemble, les structures et les paroles des chansons étaient définies à l’avance, mais notre manière de les interpréter s’est largement construite dans l’instant. Nous avions suffisamment répété pour savoir comment jouer les morceaux, sans vouloir pour autant figer quoi que ce soit avant l’enregistrement.
Isabel tenait également à respecter un calendrier serré, afin que nous n’ayons pas le temps de multiplier les prises.
Rosanne, par exemple, est un morceau dans lequel nous improvisons tous ensemble une sorte d’atmosphère ambient, en utilisant différents instruments. Nous avons presque créé un tapis de petits sons sur lequel Cath pouvait s’appuyer pour interpréter la chanson. C’était vraiment agréable de pouvoir capturer ce moment.
Runner Up en est un autre exemple. Le morceau a finalement pris une forme beaucoup plus dépouillée, lente et intimiste que ce que nous avions imaginé. C’est simplement l’atmosphère qui s’est installée lorsque nous avons commencé à jouer ensemble dans la pièce, et nous avons décidé de la conserver.
9. Les visuels de vos singles se distinguent par leur esthétique élégante. Quelle était votre intention artistique ?
Une fois l’album terminé, nous nous sommes réunis pour imaginer quel animal pourrait représenter chacune des chansons. Il nous a alors semblé naturel de créer certains éléments à la main, car cette approche correspond à l’atmosphère du disque : quelque chose de tangible, qui accueille les petites imperfections.
Caitlin consacre beaucoup de temps à la couture, à la broderie et au crochet. Elle a donc pris beaucoup de plaisir à broder les petits symboles associés à chaque morceau.
10. À quel moment avez-vous senti que l’album était enfin terminé, prêt à quitter le studio et à rencontrer son public ?
En réalité, nous ne nous sommes pas laissé beaucoup de place pour remettre nos choix en question. Nous avons enregistré l’album en cinq jours, puis ajouté quelques overdubs très limités en deux jours supplémentaires. Le reste des deux semaines que nous avions réservées au studio a été consacré au mixage par Izzy. Tout était donc terminé en deux semaines.
À notre retour en Belgique, nous avons demandé quelques petites modifications du mixage, mais, pour être honnêtes, l’album avait été enregistré et mixé dès le mois de septembre. Nous avions une vision très claire du son que nous voulions obtenir pendant toute la durée des prises.
Comme Izzy savait dès le départ qu’elle serait également chargée du mixage, elle a fait des choix très affirmés. Ainsi, lorsque les morceaux sortaient de sa console, ils étaient déjà aboutis à environ 80 %.
C’est une manière particulière de travailler, lorsque la personne qui produit l’album sait qu’elle assurera aussi son mixage. On peut alors prendre des décisions audacieuses qui laissent peu de marge de manœuvre pour modifier les choses par la suite. Mais c’est précisément ce que nous recherchions.
11. Alors que The Way You Talk Reminds Me Of Home s’apprête à sortir, qu’aimeriez-vous que le public retienne de ces onze chansons ? Ou, tout simplement, qu’aimeriez-vous qu’il ressente en les écoutant ?
Nous espérons que les auditeurs pourront se reconnaître dans ce que nous avons écrit. Tout vient d’un endroit extrêmement sincère. Cath intègre dans les chansons des fragments très concrets de sa vie, ainsi que les émotions liées aux difficultés que l’on rencontre lorsqu’on a la vingtaine.
Nous aimons l’idée que notre musique puisse atténuer cette tendance à l’autocritique que beaucoup de personnes ressentent à l’approche de la trentaine. Ce n’est pas grave de ne pas savoir ce que l’on fait, ce que l’on veut vraiment ou quelle place on est censé occuper dans le monde.
Beaucoup de ces chansons sont nées du sentiment que tout va trop vite et que nous avons du mal à suivre le rythme, alors même que nous devons répondre aux attentes associées à la vie adulte.
Mais, au-delà de tout cela, nous espérons aussi que les gens se sentiront heureux, réconfortés et moins seuls lorsqu’ils quitteront une salle de concert après nous avoir écoutés.





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